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Le temps à se lamenter est révolu. Ce qu’il faut, c’est agir immédiatement: Marianne Sébastien

Texte: Christian Rappaz / L’Illustré

Cette femme a sauvé des milliers de vies: Marianne Sébastien

Du lac Titicaca aux mines des hauts plateaux boliviens, la Genevoise Marianne Sébastien traque inlassablement la misère et la détresse depuis vingt-quatre ans. Un engagement exceptionnel salué par l’ONG internationale Human Rights Watch, qui lui décernera samedi le Prix des droits humains 2017. Nous l’avons suivie en Amérique latine.

A chaque fois qu’elle s’arrête dans un site où son association est active, comme ici dans la ville minière de Potosí, «Mamita Mariana» reçoit un accueil digne d’une rock star.

Depuis 2014, la Bolivie autorise le travail des enfants dès l’âge de 10 ans. Wladimir trime dans les mines de Potosí depuis qu’il a 8 ans. Voix Libres va le scolariser et lui offrir une formation. Dans une favela de Cochabamba, sans eau ni égouts, Marianne et José Luis, médecin de «la fundación», viennent au secours d’Helena, 34 ans, handicapée après avoir été violée et mise enceinte par un voisin, et de Tomassina, sa mère de 80 ans. Tout ce que «Mamita Mariana» leur donne en aide, en soins et en formation, les enfants le lui rendent en affection et en amour. «LE SEUL TEMPS RÉEL, C’EST L’INSTANT PRÉSENT» Ils sont venus de toute la province de Cochabamba, la plus peuplée des neuf subdivisions qui morcellent la Bolivie avec son 1,8  million d’habitants. Parfois au péril de leur vie, douze heures de bus sur des pentes dignes des Routes de l’impossible. Mais pour rien au monde ils n’auraient manqué l’événement: «Mamita Mariana», leur maman de cœur, leur sauveuse, leur icône, est de retour au pays, deux ans après sa dernière visite. Ils sont près de deux cents, avec banderoles, flûtes de Pan, tambours et guitares en bandoulière, à fêter la Genevoise d’adoption, à l’aéroport de Cochabamba. Là même où le pape François a posé le pied, en juillet 2015, comme le rappelle une affiche format mondial. Tout un symbole. «On lui doit tout» «On lui doit tout. Sans elle, beaucoup d’entre nous se trouveraient dans une situation désespérée ou ne seraient plus de ce monde», confie Matilda, la trentaine, étreinte par l’émotion. Entre deux sanglots, elle explique que «Mamita» l’a naguère arrachée aux griffes de ses parents qui avaient abusé d’elle et l’avaient brutalisée, jusqu’à lui casser les deux jambes. Carlos, 31 ans, à qui sa mère faisait manger ses excréments et qui a tenté plusieurs fois de se suicider à l’adolescence, est là lui aussi. Emu, tremblant, le sourire noyé par les larmes, il enlace tour à tour Martina, Vanessa, Ortelia, Oscar, Willan, tous anciens cabossés de la vie, violés, maltraités, jetés à la rue, qui dansent et qui chantent avec ferveur des couplets à la gloire de cette femme providentielle venue de la Suiza, avec La fundación Voces Libres. Un accueil digne d’une rock star six fois répété durant notre périple. Après le dalaï-lama, Cornelio Sommaruga, le chef indien Almir Narayamoga Surui et autres célébrités engagées dans des causes toutes plus nobles les unes que les autres, c’est donc à elle, la présidente et fondatrice de l’association Voix Libres, que l’antenne helvétique de Human Rights Watch a décidé de remettre sa distinction annuelle, le 16 décembre, à Berne. Il y a comme une évidence dans l’attribution de ce prix très prestigieux, tant le combat que mène cette Vaudoise originaire d’Yverdon en faveur des plus démunis depuis un quart de siècle mérite d’être honoré, reconnu, soutenu. Pour avoir sillonné la Bolivie à ses côtés, à la rencontre des bénéficiaires de «la fundación», ONG qu’elle a hissée dans le top 60 mondial sur des critères d’impact, d’innovation et de durabilité (parmi plus de 10000), nous pouvons en témoigner: Marianne Sébastien a sauvé des milliers de vies. Ses miraculés, comme ils se qualifient eux-mêmes, l’énergique Romande, qui a grandi aux Diablerets, les a tirés de toutes les horreurs qui font de ce pays de 11  millions d’habitants, grand comme deux fois et demie la France, le plus pauvre d’Amérique du Sud.

La misère et la violence sont partout: des rues malfamées de La Paz ou de Cochabamba, là où la drogue et la violence sont le lot quotidien de jeunes mineurs abandonnés, des monceaux d’ordures infestés de rats où pataugent dix heures par jour des mères de famille payées 80  francs par mois, des mines d’argent, de zinc et d’étain de Potosí, où triment, à 4500  mètres d’altitude, des ados promis à la silicose ou à mourir dans l’effondrement d’une galerie ou encore des gourbis délabrés des campagnes, où 80% des enfants sont maltraités et huit femmes sur dix battues, parfois jusqu’à la mort. Même les prisons, où s’entassent des brigands de haut vol et des assassins, n’échappent pas aux actions de Marianne Sébastien. Grâce à ses microcrédits sans intérêts ni garantie, des centaines de détenus ont réussi à développer une petite activité et ont ainsi vu leurs conditions s’améliorer et leur réinsertion facilitée. Des témoignages de gratitude louant l’extraordinaire engagement de «Mamita Mariana», comme l’appellent même les agents de sécurité des aéroports, nous en avons récolté des dizaines en parcourant l’Altiplano.

Mais pourquoi la Bolivie? Tout a commencé en 1993 pour celle qui s’estampille malicieusement «hors d’âge», pour être quitte de dévoiler le sien. Le hasard a voulu que, lors de son premier voyage dans les Andes, elle rencontre le père San Tiago, à Potosí. Là-haut, au pied de la «Cerro Rico» (la riche colline), la montagne aux 30 000  trous, comme la surnomment ses habitants, tant elle a été exploitée, ou encore la montagne mangeuse d’hommes, puisque 8 millions de personnes y auraient perdu la vie depuis le XVIe siècle, le padre belge s’occupe des enfants des mines et développe des activités sociales et agricoles. C’est la profession de Marianne Sébastien, qui croit à la réhabilitation de ceux qui ont souffert par la libération de la voix. «Quelque temps plus tard, à la veille de sa mort, il m’a fait parvenir tous ses projets, présents et futurs. Son testament, en somme. Je n’ai pas hésité une seconde. J’ai foncé», raconte-t-elle. De la misère au barreau Voix Libres était née. Et son dogme avec: autogestion, autodéveloppement et multiplication. «Car personne mieux qu’un miséreux ne sait comment sortir de la misère, personne mieux qu’une femme ayant passé dix ans dans les ordures ne sait mieux gérer un microcrédit (équivalent à 50, 100 ou 200  francs), et personne mieux qu’un assassin repenti ne se mue en homme de paix», estime-t-elle. C’est ainsi que Mercedes, lumineuse quadragénaire maintes fois violentée dans son enfance et qui a vécu cinq ans en prison auprès de son père, a suivi avec succès des études de droit grâce au soutien de «la fundación», dont elle est désormais la coordinatrice nationale et l’avocate. Ainsi que Carlos, sorti d’un tunnel dont il n’aurait jamais vu le bout, à La Paz, 3600 mètres d’altitude, où des gens meurent encore de froid, qui est devenu l’architecte-constructeur de l’association. Ou encore que Fidelia, revenue de l’enfer des ordures, qui s’est vu confier la gestion des 125 000 microcrédits que Voix Libres a accordés depuis 2007, permettant l’émergence de près de 4000 microentreprises. Autant de noirs destins ramenés dans la lumière, de cris de désespoir transformés en chants de victoire.

EN CHIFFRES VOIX LIBRES, C’EST…
2 millions de bénéficiaires depuis 1993
200 200 bénéficiaires en 2016
125 000 bénéficiaires de microcrédits sans intérêts
4315 nouvelles femmes entrepreneures
33 600 sacs scolaires remplis de matériel distribués en 2016
79 000 personnes, autorités, policiers, parents, professeurs, enfants, adolescents, ayant suivi des cours de bons traitements
43 000 personnes sensibilisées grâce au programme des «brigades d’amour» dans les quartiers
245 infrastructures construites ou rénovées
263 conventions signées avec des municipalités et des organisations publiques ou privées
197 employés en Bolivie
15 entreprises partenaires solidaires
10 tonnes de quinoa exportées par année, vendues au profit de l’institution chez Manor et chez Auchan 3 «cités de la bonté» (logements), abritant 200 enfants et adolescents sortis de la misère et de la violence intrafamiliale
20 prix internationaux, dont sept décernés il y a deux semaines par la municipalité et la province de Cochabamba et le Ministère de la justice

Marianne Sébastien n’est pas qu’une philanthrope. C’est aussi une femme pressée. «Le temps qu’on passe à se lamenter sur le sort de quelqu’un ou d’une famille est perdu. Ce qu’il faut, c’est agir immédiatement», martèle-t-elle comme un credo. Si un enfant se plaint de subir des mauvais traitements et ne veut plus rentrer chez lui, il est accueilli et pris en charge par «la fundación» dans l’heure qui suit. Si une femme subit des violences conjugales et s’enfuit de son domicile, Voix Libres lui offre aussitôt la possibilité d’intégrer une de ses maisons pour femmes battues, où elle pourra s’épanouir grâce à une formation, loin de son bourreau. «Voix Libres n’est pas une association humanitaire mais une organisation humaniste qui, grâce à une chaîne de solidarité composée de ses bénéficiaires, vient au secours à la minute, si je puis dire, des personnes les plus nécessiteuses», détaille sa fondatrice. Et Dieu sait si, en cet après-midi déclinant du 24 novembre, les cinq frères et sœurs âgés de 10 à 18 ans auxquels nous rendons visite, dans une favela surplombant Cochabamba, en ont besoin. Depuis que leur père est mort du Sida, il y a trois ans, et leur mère d’un cancer du sein, en septembre dernier, ils vivent seuls dans leur taudis, sans eau, sans égouts et bien sûr sans chauffage, alors que la température descend parfois jusqu’à -10° C en hiver. Après un bref état des lieux, José Luis, le comptable que Marianne a sorti des ordures il y a vingt ans, se rend au magasin le plus proche. Il en revient une grosse demi-heure plus tard, avec une bonbonne de gaz, de l’eau et un cabas bourré de nourriture. Une aide d’urgence pour survivre quelques jours, le temps que les «brigades d’amour» qui quadrillent le quartier et qui ont signalé la fratrie rénovent leur abri avant que l’institution ne s’occupe de leur santé, de leur scolarisation et de leur formation. Avec Marianne, rien ne se perd. Les bénéficiaires transformés en producteurs de quinoa sur les rives du lac Titicaca, ou en couturières créatrices de vêtements typiques et d’articles artisanaux, vendus sur les étals suisses et français, assurent plus de la moitié du budget annuel de 2 millions de francs. Le reste provient des 4000 petits donateurs, parrains et autres sponsors. «100% des dons vont aux démunis», insiste la fondatrice, véritable serrure lorsqu’il s’agit de dépenser. A Genève, où elle a été déclarée d’utilité publique, l’association occupe cinq personnes. Les rémunérations sont dérisoires, 3500  francs par mois, Marianne comprise. «Logés et nourris», souligne la boss. En Bolivie, le projet le plus modeste s’établit par écrit et fait l’objet d’un appel d’offres. Les chèques sont photocopiés et des audits réalisés. Pour obtenir un microcrédit, les critères sont drastiques. «On ne prête qu’aux plus pauvres. Une femme possédant quelques poules, un jardin ou deux lamas n’entre pas en ligne de compte. Au début, cela provoquait des tensions, mais les gens ont compris que ce système basé sur la confiance et la solidarité ne fonctionne qu’avec de la rigueur», détaille la Genevoise. Résultat, en dix ans, les échecs se comptent sur les doigts d’une main et les retards de remboursement n’atteignent pas 3%. Mieux, le nombre de bénéficiaires de l’association, qui cumule les prix en Amérique latine – sept remis par les autorités locales, provinciales et nationales le jour de notre départ – a franchi le cap des deux millions cette année. Soit près d’un Bolivien sur cinq. Et on aurait encore pu vous parler des femmes de feu, qui se battent pour plus de sévérité envers les maris et les hommes violents ou féminicides, des bourses d’études et des distributions de matériel scolaire ou des trois «cités de la bonté» abritant des centaines d’orphelins… Avant que LA question ne tombe: comment fait-elle? «Pour moi, le seul temps réel est l’instant présent. Chaque instant est le plus beau de ma vie. Je n’ai pas la science infuse, mais l’action infuse. De nos jours, la vraie crise n’est pas économique et sociale. C’est une crise de l’amour. Trop de gens ne font plus l’effort d’éteindre la souffrance et d’allumer la joie…»

« 100% DES DONS VONT AUX PLUS DÉMUNIS. DANS UN PAYS CLASSÉ 113E SUR 176 AU BAROMÈTRE DE LA CORRUPTION, VOIX LIBRES EST UN EXEMPLE DE TRANSPARENCE. «PARLER DU SORT DES GENS EST DU TEMPS PERDU. IL FAUT AGIR» «MAMITA MARIANA» »

« Loin de la ville, une vingtaine de femmes, avec leurs enfants, trient les ordures puantes de Cochabamba, desquelles elles tirent la nourriture pour leurs familles. Dix heures par jour pour un salaire de misère. Trois jours plus tard, Voix Libres les sortira de là. A l’image de ces femmes des favelas, elles recevront un microcrédit sans intérêts ni garantie qui changera leur vie. « SANS ELLE, NOUS NE SERIONS PLUS DE CE MONDE» MATILDA, UNE BÉNÉFICIAIRE ». »

Dreamteam supports

Tim Aline Rebeaud

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